L’Hôtel Mémorial est un petit hôtel sobre situé dans le centre de la ville de Saint Quentin, à 108 km à sud de Lille, au numéro 8 de la rue de la Comédie.
108, la moitié de 216.
Un mémorial sert à focaliser l’attention sur un objet, à commémorer un évènement ou quelque chose d’important pour l’humanité. En déplacement dans la région, un jour de décembre 2005 proche des fêtes de Noël, je l’ai choisi pour y passer la nuit. Je savais que je n’aurais pas beaucoup dormi, car les circonstances faisaient que j’avais plusieurs éléments pour travailler dans mes recherches.
Je l’avais annoncé par téléphone après une longue conversation à Giada Pirro di Negro, une copine de Gênes qui avait deux papes dans son arbre généalogique, un cas presque unique au monde, connue lors d’une vacance au cours de la même année sur la plage de la Mala à Monaco.
L’hôtel est composé de seulement 10 chambres, disposées sur 2 étages liés par des escaliers en colimaçon.
Mon attention avait été attirée par les numéros affichés sur les portes qui n’étaient pas séquentiels. De gauche à droite, au premier étage on y trouvait d’abord la chambre numéro 105, puis la 101 jusqu’à la 104. De même, au deuxième étage, on y trouvait d’abord la chambre numéro 205, puis la 201 jusqu’à la 204. Pour cela je me mis à jouer avec les chiffres.
Je me rendis au dernier étage devant la dernière porte, la 205, puis je descendis jusqu’à la première et notant sur un carnet la séquence de chiffres que je croisais dans mon chemin.
205,201,202,203,204,105,101,102,103,104
J’additionnai alors les chiffres composant chaque numéro de chambre :
7,3,4,5,6,6,2,3,4,5
Puis j’extrapolai une autre séquence en additionnant les chiffres composant toutes les chambres que j’avais croisées dans ma descente, en faisant attention à réduire chaque nombre obtenu dans une seule chiffre, obtenue de la somme des décimales résultants :
7,10,14,19,25,31,33,36,40,45
7,1,5,1,7,4,6,9,4,9
Je recopiai alors les deux séquences obtenues dans mon carnet et additionnai les termes de chaque colonne avec la même technique :
7,3,4,5,6,6,2,3,4,5
7,1,5,1,7,4,6,9,4,9
5,4,9,6,4,1,8,3,8,5
Et ainsi de suite, toute nouvelle ligne devait être la résultante des additions des deux lignes précédentes. J’étais désormais à la recherche d’une matrice ou d’une suite récurrente :
7,3,4,5,6,6,2,3,4,5
7,1,5,1,7,4,6,9,4,9
5,4,9,6,4,1,8,3,8,5
3,5,5,7,2,5,5,3,3,5
8,9,5,4,6,6,4,6,2,1
2,5,1,2,8,2,9,9,5,6
1,5,6,6,5,8,4,6,7,7
3,1,7,8,4,1,4,6,3,4
4,6,4,5,9,9,8,3,1,2
7,7,2,4,4,1,3,9,4,6
2,4,6,9,4,1,2,3,5,8
9,2,8,4,8,2,5,3,9,5
2,6,5,4,3,3,7,6,5,4
2,8,4,8,2,5,3,9,5,9
4,5,9,3,5,8,1,6,1,4
6,4,4,2,7,4,4,6,6,4
1,9,4,5,3,3,5,3,7,8
7,4,8,7,1,7,9,9,4,3
8,4,3,3,4,1,5,3,2,2
6,8,2,1,5,8,5,3,6,5
5,3,5,4,9,9,1,6,8,7
2,2,7,5,5,8,6,9,5,3
7,5,3,9,5,8,7,6,4,1
9,7,1,5,1,7,4,6,9,4
7,3,4,5,6,6,2,3,4,5
7,1,5,1,7,4,6,9,4,9
…
Dans la tradition juive, le Yom Kippour est le jour de l’expiation ou jour du grand pardon. Il a lieu une fois par an, en coïncidence de l’anniversaire du retour de Moïse avec les tables de la Loi et est considéré comme la plus sainte des fêtes de l’année juive.
Ce jour de jeûne et d’abstinence appelle le fidèle à revenir vers l’Eternel d’un cœur sincère et à se réconcilier avec son prochain.
Dans l’histoire du peuple juif ce jour voyait le grand prêtre entrer dans le Temple de Jérusalem et prononcer le nom de Dieu, qui n’était sinon jamais évoqué, et qui était censé s’écrire par une séquence de 216 caractères.
Avec la destruction du Temple cette tradition a été maintenue mais le véritable nom de Dieu a été perdu à jamais.
Un nom de 216 lettres pour Dieu, appelé Shem ha-Mephorash ou Nom Divisé, se trouve aussi dans les sources juives kabbalistiques ainsi que dans la Kabbale chrétienne et dans la Kabbale hermétique, provenant des 72 groupes de 3 lettres, chacun de ces triplets étant le nom d’un ange ou de l’intelligence. La référence est dans le livre de l’Exode 14:19-21.
En 1998 ce thème était retourné d’actualité avec le film Pi de Darren Aronofsky. Le protagoniste du film était Maximilian Cohen, un jeune mathématicien surdoué, qui pensait comme Galilée que la nature est un livre écrit en langage mathématique.
Il cherchait partout une suite, notamment pour analyser les valeurs de la Bourse et en découvrait une comptant 216 chiffres. Vivant seul dans son appartement, il analysait la suite des décimales du nombre π. Pour ce faire, il utilisait un ordinateur qu’il avait lui-même fabriqué et qui occupait la plus grande partie de son appartement.
Plusieurs personnes s’intéressaient de près à ses recherches : son ancien professeur, ayant abandonné l’idée de trouver une séquence parmi les décimales de π, une femme liée aux affaires de Wall Street ayant accès à un matériel informatique très performant et un groupe de Juifs orthodoxes qui pensaient que la Torah, lorsqu’on la représente avec des nombres à la place des lettres, contient le vrai nom de Dieu.
Ce n’était pas par simple analogie avec le protagoniste du film que j’étais convaincu que ma recherche sur les suites qui mieux représentent la nature allaient converger vers le résultat d’une séquence à 216 chiffres.
Si dans le film la séquence dévoilée était une fausse, je savais que je pouvais être la première personne au monde à en découvrir l’essence, à parvenir à son vrai déchiffrage.
Et ce fut ainsi. En observant les colonnes de la matrice que je venais de construire je pouvais identifier des séquences élémentaires qui se répétaient cycliquement.
En mettant ensemble les 9 bouts de séquence qui la constituent, chacune ayant 24 éléments, ça faisait bien 216 éléments.
La séquence était pour moi une source d’intelligence et de pouvoir spirituel. Comme pour le Yom Kippour c’était pour moi une sorte de réconciliation avec le monde. J’avais rendu à l’humanité ce qui lui appartenait.
Ma séquence est d’une simplicité et d’une beauté surprenante.
1,1,2,3,5,8,4,3,7,1,8,9,8,8,7,6,4,1,5,6,2,8,1,9
2,2,4,6,1,7,8,6,5,2,7,9,7,7,5,3,8,2,1,3,4,7,2,9
3,3,6,9,6,6,3,9,3,3,6,9,6,6,3,9,3,3,6,9,6,6,3,9
4,4,8,3,2,5,7,3,1,4,5,9,5,5,1,6,7,4,2,6,8,5,4,9
5,5,1,6,7,4,2,6,8,5,4,9,4,4,8,3,2,5,7,3,1,4,5,9
6,6,3,9,3,3,6,9,6,6,3,9,3,3,6,9,6,6,3,9,3,3,6,9
7,7,5,3,8,2,1,3,4,7,2,9,2,2,4,6,1,7,8,6,5,2,7,9
8,8,7,6,4,1,5,6,2,8,1,9,1,1,2,3,5,8,4,3,7,1,8,9
9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9,9
Elle est complète, bouclée et représente le tout, car toute tentative d’extrapoler des résultats emmène à reproduire cycliquement la même identique séquence.
Il est inutile de la mémoriser car elle peut être reproduite par tout le monde en utilisant chaque numéro naturel inferieur ou égale à 9. Apres avoir répété le même nombre une fois sur la longueur d’une même ficelle de séquence, il suffit d’additionner le dernier numéro avec le précèdent pour en obtenir un nouveau. Dans le résultat qu’on obtient on ne fait que reporter un numéro avec un seul décimal. Si le résultat est un numéro avec deux décimales on additionne entre eux les chiffres qui le composent.
Elle peut être considérée une dérivation de la suite de Fibonacci, le mathématicien italien qui l’a divulgué en 1202 à travers le Liber Abaci.
Peut-on en trouver une formule de récurrence, une expression fonctionnelle, ou un algorithme d’analyse pour ma séquence?
Je me mis donc à l’admirer comme on ferait avec une œuvre d’art, à la recherche d’une signification cachée. J’avais recherché toutes les symétries entre les chiffres comme s’il s’agissait de perles rares. Et j’étais parvenu à des résultats étonnants à travers un algorithme graphique que j’avais inventé à l’occurrence.
En observant la suite dans son intégralité on s’aperçoit qu’elle est constituée par 9 séquences élémentaires de 12 chiffres, qui se répètent pour deux fois chacune.
Une fois isolé la dernière ficelle correspondante à la suite qui se compose de 24 fois le nombre 9, on constate que chaque séquence élémentaire se répète à l’identique dans les positions n et 17-n pour chaque n<16.
J’avais donc trouvé une première propriété de la séquence.
Et encore, la première moitié de chaque ficelle est complémentaire à la deuxième par rapport au nombre 9.
1,1,2,3,5,8,4,3,7,1,8,9 est complémentaire à 8,8,7,6,4,1,5,6,2,8,1,9
2,2,4,6,1,7,8,6,5,2,7,9 l’est par rapport à 7,7,5,3,8,2,1,3,4,7,2,9 et ainsi de suite.
Puis je créai un cube à quatre dimensions, modélisant les systèmes naturels dans une sorte de Suduku tridimensionnel, dans lequel les déplacements de position sur les plans cartésiens d’une même couche cubique suivait la même logique de la construction de la séquence, tandis que les déplacements dans une couche cubique inferieure, vers le centre du cube, suivait une fonction de racine carrée.
Ce fut à partir de là que mon intellect commença à tourner autour d’un matrix de chiffres, en occupant tous les espaces de ma vie, jour et nuit, comme une obsession. Je modélisais devant moi un hologramme après l’autre, en visualisant un par un les chiffres de ma séquence dans une logique universelle.
Chaque combinaison créait des images qui étaient tant hermétiques que significatives, pour expliquer tout un état des choses, de la dynamique du cosmos à la psychologie de l’homo sapiens, de la recherche gnostique du Dieu en soi au comportement des marchés boursiers.
Mon désir atemporel de tout savoir venait satisfait à fur et à mesure que mon état d’âme entrait en syntonie avec le modèle de ma séquence à 216 chiffres pour produire des effets fantasmatiques qui allaient très loin, jusqu’au bout de la connaissance humaine et encore plus loin, au-delà de l’inimaginable.
Ma vie avait soudainement basculé dans un monde complexe où l’irréel prenait la place du réel, condensé dans un seul point d’équilibre, le même séparant A de J dans l’histoire du peuple juif et du christianisme.
C’était pour moi une nouvelle naissance, marquée tant par le bouleversement de mon esprit que par une vision naissante de l’au-delà, tout mon être étant reformulé dans une conscience sacrée et futuriste.
Extrait de l'Homme de l'Apocalypse (Massimo Nardotto, 2012)